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Les Tisserandes de Gerace

Vous savez très bien que j’adore me rendre à Gerace et me promener dans ses petites ruelles. Mais la dernière fois que j’y suis allée c’était pour rencontrer Maria, une copine de jeux de mon enfance.

Je suis une passionnée d’artisanat et quand j’ai su qu’elle avait appris l’art ancien du tissage manuel avec les métiers à tisser calabrais, il m’a paru évident d’aller la rencontrer.

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Ma grand-mère maternelle a été une tisserande d’exception et en plus elle était une « majistra », une « programmeuse » du métier à tisser. Ce n’était pas donné à toutes les tisserandes de disposer les fils pour le tissage ; il fallait avoir des connaissances très approfondies dans le tissage ainsi que dans la mécanique du métier à tisser, qui est très complexe.

Cet art ancien, héritage de la Grande Grèce et de l’époque byzantine, a failli disparaître, victime de l’industrie moderne. Heureusement un petit groupe de jeunes femmes, passionnées de tissage et très résolues, ont décidé de sauver ce savoir-faire de l’oubli.

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Les schémas de tissages, qui dessinent les motifs, peuvent être très complexes, il s’agit de disposer l’ordre de 2000 fils environ. Les combinaisons sont donc infinies. Ma mère se souvient encore des feuilles des papiers sur lesquelles ma grand-mère avait noté la disposition des fils pour obtenir un motif plutôt qu’un autre. Mais elle connaissait aussi les comptines dont les contenus n’étaient rien d’autre que ces schémas.

Autre fois dans les régions rurales du sud de l’Italie l’illettrisme était très répandu, surtout chez les femmes. Donc la transmission orale c’était la seule manière de transmettre cet art d’une génération à l’autre.

C’est à ce stade qu’entrent en jeux les vaillantes et déterminées dames de Gerace. Elles se rendent compte que les vieilles tisserandes qui gardent ce savoir-faire ont toutes atteint un âge canonique et que donc il faut agir vite. Elles s’arment de magnétophones et vont chez les petites vieilles pour se faire réciter ces comptines. Et voilà que la force de volonté des jeunes tisserandes sera décisive : les vieilles dames ne veulent rien dire : il s’agit de secrets de famille qu’on transmet seulement de mère en fille! Heureusement elles finissent par comprendre que ce savoir-faire vieux de 27 siècles risque de tomber définitivement dans l’oubli vu que leurs propres filles n’ont rien voulu apprendre et elles acceptent enfin de livrer leur savoir.

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Maria dès son plus jeune âge a été une brodeuse hors pair et depuis la mort prématurée de sa maman, excellente tisserande, elle aussi s’est passionnée pour cet art.

Elle m’accueille dans l’atelier-showroom qu’elle tiens avec d’autres associées. Et là je découvre plein de merveilles : nappes, écharpes, sacs à main, vêtements, draps, couvertures, petits accessoires… tous rigoureusement fait-main. Et bien sûr les fameux métiers à tisser.

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Maria m’explique le fonctionnement de ces outils, mais ils sont d’une telle complexité que je risquerais de vous faire une description erronée, je vous laisse plutôt regarder les photos.

Une particularité des tissus qu’on produit est leur largeur, 70 centimètres environ et pas plus, le bras humain ne serait pas capable de faire passer la nacelle entre les fils.

Les motifs qu’on peut réaliser sont nombreux ; parmi les dessins traditionnels on peut faire la différence entre ceux d’origine de la Grande Grèce, plutôt géométriques et ceux de l’époque byzantine, qui s’inspirent de la nature, comme les fleurs par exemple.

Pour la réalisation d’un mètre de tissus il faut compter 4 heures de travail si le dessin est simple et si la tisserande est expérimentée autrement une journée entière peut être nécessaire.

Mais les heures peuvent passer vite quand on travaille avec passion. Maria m’avouera qu’une fois, complétement absorbée par son travail, elle a réussi à faire brûler son bouillon oublié sur le feu !

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Maria, vous l’aurez compris, est une créative toujours en activité et elle s’est lancé un autre défis : relancer la production des vers à soie.

Pendant des siècles la Calabre a fourni la soie qui a habillé les cours de toute l’Europe. Le savoir-faire calabrais a même traversé les Alpes : des documents historiques de 1400 témoignent de la présence à Lyon de « Giovanni le calabrais » et de son métier à tisser.

Emporté d’Orient par des moines byzantins, la soie a été pendant longtemps un pilier de l’économie calabraise. Malheureusement les changements historiques et les progrès de l’industrie textile dans le nord de l’Italie ont signé la fin de ce secteur.

Aujourd’hui, juste un an après ma rencontre avec Maria, je sais qu’elle a réussi son pari, les vers à soie se sont reproduits. J’ai hâte de retourner à Gerace et voir de mes propres yeux cette belle réussite.

 

 

 

 

 

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